Cévennes gardoises · 30160

Bordezac Mémoire d'un village cévenol

De la pierre levée du Néolithique au silence des mines, six millénaires d'histoire humaine sur neuf kilomètres carrés, au bord de la Cèze.

Six mille ans au bord de la Cèze

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Préambule

Un village, mille histoires

Lire les Cévennes à hauteur d'une commune de trois cents habitants

Bordezac n'est pas un grand nom sur les cartes. Neuf kilomètres carrés de forêts de châtaigniers entre 166 et 488 mètres d'altitude, trois cents habitants, deux douzaines de hameaux dispersés le long de la Départementale 51, et ce silence particulier des vallées cévenoles qui semble avoir absorbé les siècles.

Et pourtant, sur cette terre minuscule, se sont écrits la préhistoire et la révolution industrielle, les guerres de religion et les ruées minières, l'apogée démographique et la désertification, la littérature sociale française et les résistances paysannes interdites. Un livre ouvert sur six mille ans d'histoire humaine — pour peu qu'on sache lire ses pierres.

Ce document est un fil d'Ariane pour la famille. Il ne prétend pas à l'exhaustivité, mais propose une traversée ordonnée du temps, en élargissant régulièrement le regard aux villages alentour — Aujac, Peyremale, Bessèges, Molières, Portes, Malbosc, Pont-de-Montvert — qui partagent avec Bordezac un destin commun. À travers Bordezac, c'est une partie de la mémoire cévenole qui se donne à voir.

Repères

Bordezac en chiffres

1841Création de la commune
9,1km² de territoire
387Habitants
488 mAltitude max
Chapitre I

Les pierres levées

Le Néolithique, ou l'origine humaine de Bordezac

Avant le nom, avant la langue, avant les cartes, il y a eu des hommes. Sur le territoire de Bordezac subsistent deux monuments mégalithiques qui témoignent de la plus ancienne occupation connue du lieu : un dolmen à moitié enfoui et le menhir du Mas Sauvezon.

Ces pierres dressées ou couchées datent du Néolithique, entre 4 000 et 2 500 ans avant notre ère. Les populations qui les ont érigées étaient les premiers agriculteurs des Cévennes. Elles avaient quitté la vie nomade des chasseurs-cueilleurs pour s'installer durablement, cultiver l'orge et le froment, domestiquer moutons et chèvres, et, pour la première fois dans l'histoire humaine du territoire, enterrer collectivement leurs morts dans des sépultures monumentales.

Le dolmen était probablement une tombe collective, où reposaient, génération après génération, les membres d'une même communauté. Le menhir, monolithe vertical aux dimensions modestes par rapport aux géants bretons mais suffisamment imposant pour un effort collectif, gardait sans doute un rôle plus mystérieux : marqueur territorial, point de rassemblement cultuel, alignement astronomique sur un lever solaire aux solstices.

Cinq mille ans avant nous, des êtres humains ont choisi cette terre, ont déplacé des blocs de plusieurs tonnes sans animaux de trait ni outils métalliques, et ont laissé leurs marques pour que nous les retrouvions.

Ils cultivaient la même terre que nous, buvaient la même eau de la Cèze, regardaient les mêmes étoiles. La continuité humaine sur ce territoire se mesure en millénaires.

Chapitre II

Au cœur du Moyen Âge

Chemin de Régordane, sentinelles cévenoles, domaines agricoles

Entre l'Antiquité et le XVIIIe siècle, Bordezac n'existe pas comme commune indépendante. Le territoire est rattaché successivement aux paroisses d'Aujac puis de Peyremale, et dépend au plan civil du sénéchal d'Uzès. Ce n'est qu'en 1737 qu'apparaît pour la première fois le nom « Bordezac » dans un document écrit, suivi de « Bourdeza » en 1789 sur la carte des États du Languedoc.

Le nom est d'origine occitane pure : Borda signifie ferme, métairie, grange. Le suffixe -ac est gallo-romain et désigne un domaine foncier. Bordesac, c'est littéralement « le domaine agricole de Borda » — peut-être un propriétaire gallo-romain dont le nom s'est perdu dans les brumes du Bas-Empire.

Les noms de lieux qui parlent

Plusieurs toponymes de la commune trahissent une occupation médiévale active :

L'Hospitalet — ce nom désigne un ancien hospice ou maison-Dieu, tenu vraisemblablement par un ordre religieux qui accueillait les voyageurs. Sa présence suggère que Bordezac se trouvait sur un axe de circulation régional, probablement un chemin secondaire reliant la vallée de la Cèze aux chemins de pèlerinage vers Saint-Gilles.

Villeneuve — en occitan médiéval, « ville neuve » désigne une fondation villageoise récente par rapport au noyau originel, soit une extension des XIIe-XIVe siècles, période d'expansion démographique européenne.

Les Rompudes — de « rompre » au sens agricole : terres défrichées, arrachées à la forêt par la main de l'homme lors du grand défrichement médiéval.

La Frigouliere — de l'occitan « frigoula », le thym sauvage : l'endroit où pousse le thym. Chaque lieu-dit est un fragment de géographie vécue.

Un réseau de sentinelles

Au-delà de Bordezac même, la haute vallée de la Cèze est au Moyen Âge un territoire stratégique, verrouillé par un réseau de châteaux fortifiés qui surveillent les voies de passage entre la Méditerranée et le Massif central. Trois grands témoins de cette époque encadrent Bordezac et se visitent encore aujourd'hui.

~ 10 km La sentinelle

Château du Cheylard — Aujac

Perché à 600 m d'altitude au carrefour du Gard, de la Lozère et de l'Ardèche, le Cheylard s'installe au XIIe siècle sous la double autorité de l'évêque d'Uzès et de la puissante famille d'Anduze. De la tour carrée à la tour ronde, il résume l'évolution castrale du Moyen Âge à la Renaissance.

Son hameau médiéval — ferme, colombier, bergerie, clède, chapelle — subsiste dans l'enceinte, miraculeusement conservé. En mars 2016, la rupture accidentelle d'une canalisation d'eau a révélé un pont-levis médiéval intact, enfoui depuis des siècles sous la terre. Une découverte d'une rareté exceptionnelle.

~ 20 km Le vaisseau

Château de Portes

Érigé dès 1052 par la maison d'Anduze pour contrôler la voie Régordane — route obligée des pèlerins de Saint-Gilles et des croisés partant pour la Terre Sainte —, il est acheté en 1322 par Raymond-Guillaume de Budos, neveu du pape Clément V.

Vers 1600, on lui adosse un étonnant « Château-Neuf », haut bâtiment triangulaire dont l'éperon, taillé à 49 degrés, évoque la proue d'un navire. C'est le fameux « Vaisseau des Cévennes », unique en Europe. Mais le destin de Portes va basculer au XXe siècle — nous y reviendrons.

~ 15 km L'aile d'oiseau

Château de Montalet — Molières

Daté des XIe-XIIe siècles, bâti sur un promontoire dominant la vallée de la Cèze, Montalet est l'un des plus vastes châteaux féodaux des Cévennes. Près d'un hectare d'emprise, sept tours, un plan au sol en forme d'aile d'oiseau, peut-être en écho aux armoiries des Bérard de Montalet.

En 1248, un acte de partage entre les frères Arnault et Bertrand mentionne un véritable village intra-muros : maisons, tours, rues carrossables. Assiégé par l'armée d'Amaury de Montfort au XIIIe siècle, Arnault de Bérard mit lui-même le feu à son château pour profiter de la confusion et tailler en pièces les troupes ennemies. Geste typique de la ténacité cévenole.

~ 30 km La porte du Sud

Chemin de Régordane — GR 700

La voie Régordane (aujourd'hui GR 700) relie depuis l'Antiquité le Puy-en-Velay à Saint-Gilles du Gard, traversant les Cévennes du nord au sud. Elle a vu passer des légionnaires romains, des croisés, des pèlerins, des muletiers transportant sel et châtaignes.

Les châteaux du secteur (Portes, Luech, Aujac) en verrouillaient les cols successifs. Les voyageurs de la route étaient taxés, protégés ou parfois détroussés par les seigneurs locaux. C'est cette même route qui verra passer, au XVIIIe siècle, l'abbé du Chayla marchant vers son destin à Pont-de-Montvert.

Chapitre III

La guerre des Camisards

Nuit du 24 juillet 1702 — tout commence à trente kilomètres de Bordezac

Le 18 octobre 1685, Louis XIV révoque l'Édit de Nantes. En une signature, il fait de deux millions de protestants français des hors-la-loi. Les temples sont rasés, les pasteurs exilés ou exécutés, les enfants arrachés aux familles pour être éduqués dans le catholicisme. Les dragonnades — logements forcés de soldats chez les protestants pour les contraindre à la conversion — sèment la terreur dans tout le Languedoc.

Les Cévennes, région à dominante protestante depuis plus d'un siècle, résistent en silence. Pendant dix-sept ans, le culte se maintient clandestinement dans ce qu'on appellera le Désert — en référence biblique au peuple hébreu survivant en marge, loin de l'oppresseur. Les assemblées se tiennent la nuit, dans des clairières de châtaigneraies, des bergeries isolées, des grottes, des lits de rivière asséchés. Les Bibles circulent cachées dans des pains, dans des meules de foin.

Dans ce contexte de tension extrême, un homme va cristalliser toute la haine accumulée. François de Langlade, abbé du Chayla, né en 1647 dans une famille noble du Gévaudan. Ancien missionnaire au Siam, où il fut torturé et laissé pour mort par des bouddhistes, il revient en France avec une détermination de fer. En 1686, il est nommé archiprêtre des Cévennes et inspecteur des missions catholiques. Sa base : Pont-de-Montvert, petit bourg au confluent du Tarn et du Rieumalet, en plein cœur du pays protestant.

Nuit du 24 juillet 1702

L'assassinat de l'abbé du Chayla

Mi-juillet 1702 : l'abbé fait arrêter sept jeunes protestants en route vers Genève. Les trois jeunes femmes sont enfermées au couvent de Mende. Les quatre jeunes hommes et leur guide sont détenus dans les caves aménagées en cachots de la maison de l'abbé au Pont-de-Montvert.

Le 22 juillet, l'abbé passe à la foire de Barre-des-Cévennes. La population le reconnaît et l'implore de libérer les prisonniers. Il refuse avec mépris. Ce soir-là, dans une assemblée secrète près des Trois Fayards, sous l'inspiration du prophète Abraham Mazel (25 ans), une soixantaine d'hommes armés se rassemblent.

La nuit du 24 au 25 juillet, ils descendent sur Pont-de-Montvert en chantant le psaume 68 des batailles : « Que Dieu se montre seulement, et l'on verra dans un moment abandonner la place… » Ils prennent d'assaut la maison, la mettent à feu. L'abbé tente de s'échapper par une fenêtre du second étage, se blesse en tombant. Il est rattrapé. Esprit Séguier lui offre la vie s'il se convertit. L'abbé refuse : « Plutôt mourir mille fois. » Il est frappé de cinquante-deux coups de couteau.

La guerre des Camisards vient de commencer.

Deux ans de guérilla impossible

Pendant deux ans, de 1702 à 1704, des 2 500 à 3 000 camisards — bergers, tisserands, cardeurs de laine, pour la plupart des jeunes gens — tiennent en échec 25 000 à 30 000 soldats des troupes royales, les meilleures armées d'Europe. Leurs noms entrent dans la légende : Rolland, Jean Cavalier, Abraham Mazel, Castanet, Catinat, Ravanel.

Jean Cavalier n'a que vingt ans. Apprenti boulanger à Anduze, il devient stratège militaire par instinct. Rolland est paysan. Leurs armes : connaissance intime du terrain, ferveur prophétique absolue, soutien silencieux des populations locales. Avant chaque combat, ils mettent genou en terre et entonnent ensemble le psaume 68.

La répression royale est épouvantable. En 1703, le maréchal de Montrevel ordonne le « Grand Brûlement des Cévennes » : 466 villages et hameaux sont incendiés, leurs populations déportées ou massacrées. Certains protestants sont embarqués vers l'Afrique du Sud, où leurs descendants parlent encore français aujourd'hui près du Cap.

Des paysans cévenols illettrés, portant des chemises blanches cousues par leurs mères, ont ébranlé pendant deux ans le trône le plus puissant du monde.

Et Bordezac, dans tout cela ?

Bordezac n'est pas un haut lieu militaire de la guerre. Le cœur des opérations se trouve plutôt au Mont Lozère, dans l'Aigoual, autour de Mialet et d'Anduze. Mais trois faits doivent être retenus :

D'abord, le déclenchement a eu lieu à seulement trente kilomètres. Pont-de-Montvert est à une journée de marche. La nouvelle de l'assassinat de l'abbé a atteint les hameaux cévenols en quelques heures.

Ensuite, Bordezac et ses environs étaient majoritairement protestants. Bessèges, Les Vans, Malbosc, Peyremale — toute la haute vallée de la Cèze vivait secrètement dans la foi réformée. Il est très probable que des habitants du territoire aient participé, de près ou de loin, aux assemblées clandestines, aux réseaux de cache, aux passages de pasteurs.

Enfin, cette culture de la clandestinité, du silence, de la résistance douce a marqué durablement les Cévennes — bien au-delà de 1787, date de l'Édit de Tolérance de Louis XVI qui met fin officiellement à la persécution. Elle a formé le caractère cévenol dans la longue durée : méfiance du pouvoir central, valeur du silence, solidarité familiale serrée, entêtement face à l'arbitraire. Autant de traits qu'on retrouvera, deux siècles plus tard, dans la Résistance au fascisme en 1940-44.

Chapitre IV

L'âge du charbon

1738–1861 — Bordezac entre dans la révolution industrielle

Le XVIIIe siècle finissant et tout le XIXe transforment radicalement les Cévennes. Les machines à vapeur anglaises ont besoin de charbon. Les forges, les aciéries, les chemins de fer vont créer une demande massive en houille. Le triangle Alès – La Grand-Combe – Bessèges, autour du massif gneissique du Rouvergue, va devenir l'un des plus grands bassins miniers de France.

Bordezac, blottie au cœur de ce triangle, entre de plain-pied dans la révolution industrielle. Trois concessions minières couvrent tout ou partie de son territoire.

L'antimoine du Frayssinet — 1738

La plus ancienne concession de la commune est obtenue par ordonnance royale le 17 mai 1738. Elle couvre 160 hectares à cheval sur la frontière Gard-Ardèche, adjacente à la concession d'antimoine de Malbosc, dans le département voisin.

L'antimoine (stibnite sous sa forme minérale) est un métal rare au nom étrange. Il servait à durcir les alliages de plomb pour les caractères d'imprimerie, à fabriquer du khôl cosmétique, à soigner certaines maladies (comme vomitif, avant l'interdiction du XIXe), à produire de la teinture jaune. Les filons du Frayssinet apparaissaient en surface sur les flancs de la montagne, entre le ruisseau de Rieubert et le mas des Minières. À l'apogée, plusieurs dizaines d'ouvriers y travaillaient, certains d'origine germanique, la compétence minière venait d'ailleurs.

Anecdote

La famille qui vous lie à Portes

La concession d'antimoine de Malbosc, voisine du Frayssinet, fut octroyée en 1816 à Louis Pagèse de Lavernède. Après son décès, elle passa à ses descendants, dont Léonce Coquebert de Neuville. Or, le château de Portes — ce « Vaisseau des Cévennes » — appartient aujourd'hui encore aux héritiers de la famille Coquebert de Neuville.

Ce n'est pas un hasard : ces grandes familles aristocratiques de la Restauration ont construit des empires fonciers multipartite sur la région, mêlant châteaux, mines, forêts, métairies. Leur histoire et celle de Bordezac se croisent dans les archives, filon contre filon.

Le charbon de Lalle — 1832

La deuxième concession marque l'entrée de Bordezac dans l'ère du charbon. Elle est attribuée en 1832 à Auguste de Sarrazin et André Dalverny pour 406 hectares, à cheval sur les communes de Bordezac et de Castillon. Ses bornes sont décrites avec une précision d'arpenteur : « à l'Ouest par une ligne droite tirée de la métairie de la Côte-de-Long à celle de Boudène… à l'Est, par une droite menée du dernier point fixé sur la Ganière au lieudit des Verreries. »

Le charbon de Lalle est de la houille grasse — idéale pour la métallurgie. Très vite, il est convoité par les grandes compagnies. En 1853, la mine passe à la Compagnie des Fonderies et Forges de Terrenoire, la Voulte et Bessèges, une société stéphanoise issue de la fusion de deux entreprises du bassin ligérien, active dans le puddlage de la fonte et les rails Bessemer. La mine de Lalle n'est plus un site local : c'est un maillon d'un groupe industriel européen.

La création de la commune — 14 juin 1841

L'activité industrielle croissante, la population ouvrière en augmentation rapide, justifient la création administrative de Bordezac. Par ordonnance royale du 14 juin 1841, la commune est détachée d'Aujac puis de Peyremale pour devenir une entité autonome. Elle compte alors plusieurs centaines d'habitants, agriculteurs-mineurs alternant entre les terrasses et la mine selon les saisons.

Le maillage industriel : Tubeuf et Talabot

L'exploitation des Cévennes à l'échelle industrielle doit beaucoup à deux personnages :

Pierre-François Tubeuf, minéralogiste venu de Normandie, obtient en 1774 de Louis XV la concession exclusive pour trente ans des mines du Gard sur une zone de plus de 3 000 kilomètres carrés — y compris donc notre secteur. C'est « le passage de petites exploitations artisanales à des concessions de type capitaliste », selon les historiens. Il importe du personnel spécialisé d'Allemagne et d'Angleterre pour creuser des puits de 60 mètres et mettre en place des systèmes de drainage modernes.

Paulin Talabot, polytechnicien, est l'homme qui reliera le bassin cévenol à la mer. Envoyé par le maréchal Soult en 1829, il se rend en Angleterre se former auprès des Stephenson, pères du chemin de fer. En 1836, il fonde avec la maison Rothschild la Compagnie des Mines de la Grand-Combe et des Chemins de Fer du Gard. La voie ferrée La Grand-Combe–Beaucaire (1839) est l'une des premières de France. Elle permet d'expédier le charbon cévenol vers la Méditerranée, Marseille, les vapeurs transatlantiques.

Chapitre V

La nuit de Lalle

11 octobre 1861 — Cent six mineurs, et le roman qui en est né

Dans la nuit du 11 octobre 1861, il pleut sur les Cévennes comme rarement. Une pluie d'équinoxe, drue, insistante, qui gonfle la Cèze et ses affluents. Au fond de la mine de Lalle, sur le territoire de Bordezac, 106 hommes extraient la houille à la lueur des lampes à huile.

À une heure du matin, la Cèze déborde. Elle trouve une galerie récemment percée trop près de la surface — si proche qu'on y rencontrait, selon les témoignages, des racines de mûriers. En quelques minutes, des millions de litres d'eau s'engouffrent dans les galeries souterraines. Les hommes au fond n'ont aucune chance. Cent six mineurs meurent noyés, dans le noir, à des dizaines de mètres sous terre. Le plus jeune a onze ans. Le plus vieux, soixante.

Qui étaient les 106 ?

L'enquête historique menée par Bernard Collonges (Mourir pour les Houillères, Éditions de la Fenestrelle, 2017) a rétabli la liste nominative des victimes et leur identité :

20%du Gard
50%+d'Ardèche & Lozère
11–60ans (âges)
235ouvriers au fond

Des paysans ardéchois ruinés, des Lozériens descendus chercher du travail, des Italiens du Piémont, quelques Haut-Loriens, Cantaliens, Aveyronnais. Un concentré de la misère rurale française de la seconde moitié du XIXe siècle, venue s'écraser contre la logique de rendement industriel d'une compagnie qui connaissait pourtant parfaitement le risque.

La justice des vainqueurs

L'enquête officielle, menée par l'ingénieur Henri Fournel, inspecteur général des mines, est accablante pour la Compagnie. Citation de son rapport : « la cause de l'accident est toute entière dans l'ignorance des vieux travaux, voisins de la surface ». L'ingénieur Alphonse Parran avait dès janvier 1858 alerté sur l'insuffisance des plans. Rien ne fut fait.

Et pourtant, en mars 1862, le tribunal d'Alais relaxe tous les dirigeants de la Compagnie (la ville s'écrivait alors « Alais » — orthographe en vigueur de 1694 à 1926, avant que la graphie actuelle « Alès » ne soit rétablie par décret sous l'impulsion de la société scientifique et littéraire locale, désireuse de renouer avec la racine antique Alestum). Il invoque la « fatalité » des précipitations exceptionnelles et rejette la faute sur les « propriétaires antérieurs de la concession », qualifiés d'« étrangers à la science des mines ». Justice de classe typique du Second Empire : les ouvriers meurent, les actionnaires continuent.

Dès le lendemain du drame, le baron Dulimbert, préfet du Gard, descend à Bessèges par train spécial, accompagné de centaines de soldats du 41e régiment de ligne. La révolte populaire est crainte, il faut encadrer l'émotion considérable qui saisit la région.

La naissance de Germinal

Les années suivantes, l'onde de choc de Lalle traverse la littérature française :

Hector Malot, dans Sans Famille (1878), consacre plusieurs chapitres bouleversants à la scène de la mine inondée. Rémi, le jeune héros, y descend avec son compagnon Alexis et se retrouve prisonnier des eaux.

L. L. Simonin, dans La Vie souterraine ou la mine et les mineurs (1867), documente de façon précise et technique les événements de Lalle.

Émile Zola lit Simonin. En 1885, il publie Germinal. La destruction finale du puits du Voreux, noyé par le sabotage du Russe Souvarine, est directement inspirée de Lalle. La scène où les rescapés attendent la mort dans l'obscurité, l'eau montant inexorablement, la bougie qu'on souffle pour économiser l'air — tout cela vient des récits de Lalle.

Bordezac est l'une des sources directes d'inspiration de l'un des plus grands romans sociaux de la littérature française. Et nos aïeux dorment à Lalle, sous les galeries effondrées

Quand un lecteur du monde entier ouvre aujourd'hui Germinal — traduit en plus de 100 langues, lu par des millions d'écoliers français — il lit, sans le savoir, l'écho du drame vécu par nos mineurs cévenols un soir d'octobre 1861.

En 1864, la mine de Lalle est rattachée administrativement à la commune de Bessèges, alors en pleine explosion démographique.

Chapitre VI

L'apogée de Bessèges

1858–1890 — Troisième ville du Gard, capitale ouvrière de la Cèze

À trois kilomètres de Bordezac, dans la vallée encaissée de la Cèze, Bessèges connaît au milieu du XIXe siècle une ascension vertigineuse. Le village devient ville, la ville devient centre industriel, et Bessèges rayonne bien au-delà des Cévennes.

D'un cul-de-sac à la ligne de front

Au début du XIXe siècle, Bessèges n'était, pour reprendre les mots de la mairie, « qu'un cul-de-sac, relié à Saint-Ambroix par de simples chemins longeant la Cèze. Il n'y avait même pas un pont sur la rivière : il fallait traverser à gué ou à l'aide d'un bac. »

La concession minière est accordée en 1809 à Madame de Suffren, veuve du bailli. Elle la transmet à son fils Frédéric, qui la vend en 1821 à MM. de Robiac, de Lassagne et François Silhol. En 1833, Monsieur Grangier apporte deux hauts-fourneaux. La société prendra au fil des fusions le nom de Compagnie Houillère de Bessèges (1856–1945), qui sera l'âme de la ville.

Le chemin de fer change tout

En 1852, la Compagnie Houillère demande une concession de ligne Bessèges–Alès. En 1857, la ligne est ouverte. Conséquence immédiate : Bessèges peut expédier son charbon jusqu'à Marseille et Toulon via Beaucaire, puis les bateaux. Le charbon de Bessèges remplace dans les soutes des vapeurs méditerranéens le charbon anglais. La Marine nationale française s'approvisionne désormais dans les Cévennes.

La commune de Bessèges est officiellement créée en 1858, et devient chef-lieu de canton en février 1868. Elle dépasse bientôt les 11 000 habitants.

1890 — Apogée

Bessèges, troisième ville du Gard

À son apogée, en 1890, Bessèges compte :

11 000 habitants — troisième ville du Gard, après Nîmes et Alès, loin devant des villes comme Uzès ou Beaucaire.

2 aciéries Bessemer qui produisent l'un des meilleurs rails de chemin de fer de France, exportés dans toute l'Europe.

75 fours à coke convertissant le charbon gras en combustible métallurgique.

Une sidérurgie complète avec hauts-fourneaux, laminoirs, forges, ateliers. L'aciérie Bessemer était à moitié souterraine, et des chevaux traînaient les lingots rouges dans de sombres galeries.

Une ville frénétique : 26 boulangers, 51 épiciers, 37 cabaretiers et aubergistes, des écoles, des cités ouvrières, des hôpitaux, des pharmacies gérées par la compagnie. Un État dans l'État.

Molières-sur-Cèze — la sœur minière

Huit kilomètres en aval, un autre village connaît un sort parallèle. Molières-sur-Cèze, jusqu'alors simple hameau de Meyrannes, voit éclater son gisement d'anthracite dans les années 1830. Un jeune ingénieur, Ferdinand Chalmeton, devient la figure centrale de son développement à partir de 1841.

Les puits Silhol (1863, –750 m), Varin (1866), d'Estampes (1872), Chalmeton (1901, –581 m) percent les entrailles de la vallée. En 1882, Molières devient commune par décret du président Jules Grévy — détachée de Meyrannes, Robiac et Saint-Jean-de-Valériscle, elle compte déjà 2 987 habitants. L'entreprise minière emploiera jusqu'à 3 000 ouvriers.

Anecdote — 1752

La mine d'or de la Cèze

En 1752, l'abbé de Malves constate des teneurs en or dans les sables de la Cèze au lieu-dit « la Mine d'Or », juste sous le château de Montalet. L'annonce ne déclenche aucune ruée vers l'or : les teneurs sont trop faibles pour être économiquement intéressantes.

Mais l'orpaillage sauvage dans la Cèze subsiste jusqu'à aujourd'hui, en amateurs. Avec patience, une battée, beaucoup de froid aux mains, on peut encore y trouver quelques paillettes.

Malbosc — l'Ardèche frontalière

De l'autre côté de la crête, dans le département voisin, Malbosc (07140) partage avec Bordezac une histoire minière. La concession d'antimoine de Malbosc, obtenue en 1816, s'agrandit en 1840 à 640 hectares. En 1914, elle fusionne officiellement avec celle du Frayssinet (Bordezac) sous le nom de Société des Mines d'antimoine et fonderies de Malbosc et Fraissinet réunies. Nos deux communes partageaient donc, sur le papier, la même entreprise extractive.

Malbosc a aussi connu des mines d'or et d'argent, moins rentables. Mais c'est surtout son histoire légendaire qui captive : en 1783, le village fut le théâtre de la révolte des « masques armés ». Une bande d'hommes déguisés — d'où le nom de mascarade — détroussait les notables pour redistribuer aux pauvres. Leur chef, qui habitait un hameau de la commune, était décrit comme un Robin des Bois pré-révolutionnaire. La mémoire populaire en a fait un héros.

Chapitre VII

Le triple effondrement

1863–1914 — Le phylloxéra tue le monde cévenol

Pendant que Bessèges flamboie, une autre catastrophe, plus silencieuse, plus insidieuse, frappe les campagnes. Elle ne fait pas le bruit des explosions de grisou, mais elle tue économiquement bien davantage.

En 1863, dans un vignoble du Gard (à Pujaut, près de Villeneuve-lez-Avignon), un vigneron remarque que ses ceps meurent mystérieusement. Les feuilles jaunissent, les grappes avortent, les racines se couvrent de galles noirâtres, la vigne crève en deux ou trois ans. L'épidémie se propage à une vitesse foudroyante. En quelques années, tout le Midi viticole est touché.

En 1868, le botaniste Jules-Émile Planchon, de la faculté de médecine de Montpellier, identifie le coupable : un puceron microscopique qu'il baptise Phylloxera vastatrix — « le phylloxéra dévastateur ». Origine : l'Amérique du Nord, introduit par des plants expérimentaux importés dans les années 1850. Les vignes américaines sont naturellement résistantes, ayant co-évolué avec l'insecte. Les vignes européennes n'ont aucune défense. En 1890, 70 % du vignoble français est détruit. 2,5 millions d'hectares morts.

Le triple coup

Pour les Cévennes, le phylloxéra est une des trois lames d'une même tempête. Simultanément :

La sériciculture s'effondre. L'élevage des vers à soie sur feuilles de mûrier, qui nourrissait une grande partie des familles cévenoles depuis le XVIIIe siècle, est ruinée par deux fléaux : la concurrence japonaise (la soie importée devient moins chère) et la pébrine, maladie qui décime les vers. Les magnaneries — ces bâtiments typiques des mas cévenols, avec leurs nombreuses fenêtres pour aérer — deviennent des hangars vides.

La châtaigne chute. L'arbre à pain est attaqué par la maladie de l'encre, un champignon qui tue les racines. Dans le même temps, la farine de blé américaine, débarquée à bas prix depuis les vapeurs qui accostent à Marseille, remplace la farine de châtaigne dans l'alimentation quotidienne.

Vigne. Soie. Châtaigne. Tout le modèle agricole cévenol, patiemment construit sur quatre siècles, s'écroule en une génération.

Les conséquences pour Bordezac

Exode rural massif. Les jeunes partent dans les mines voisines (Bessèges, Molières, La Grand-Combe), vers les villes industrielles (Alès, Nîmes, Lyon), ou plus loin encore — Afrique du Nord, Amérique. Chaque famille a ses absents.

Abandon des terrasses. La forêt, patiemment contenue pendant des siècles par le travail humain, reprend ses droits en quelques décennies. Les châtaigniers greffés retournent à l'état sauvage, les mûriers meurent isolés, les vignes disparaissent. À Malbosc, le taux de boisement est passé de 36 % en 1850 à 93 % aujourd'hui.

Effondrement démographique. Bordezac, qui comptait probablement 700 à 900 habitants à son apogée au milieu du XIXe siècle, s'achemine lentement vers les 300-400 d'aujourd'hui.

Mas désertés. Certaines fermes sont abandonnées sans retour. Leurs ruines, envahies par la végétation, peuplent aujourd'hui les bois de la commune — clèdes à châtaignes, magnaneries, bergeries, capitelles de bergers, fours à pain communautaires.

La résistance paysanne

Les cépages interdits

Face à la ruine, certains paysans cévenols replantent des cépages hybrides américains qui ne nécessitent pas de greffage et sont naturellement résistants : Clinton, Jacquez, Noah, Isabelle, Othello, Herbemont. Productifs, rustiques, parfaits pour des paysans ruinés.

En 1934, une loi de Pétain-Laval interdit ces six cépages, officiellement pour « qualité sanitaire » (on prétendait qu'ils rendaient fou à cause du méthanol, ce qui était faux). En réalité, il s'agissait de protéger les gros viticulteurs du Sud de la concurrence paysanne.

Les Cévenols ont résisté. Pendant quatre-vingts ans, des familles ont continué à cultiver discrètement ces cépages dans les combes reculées. Le vin circulait sous le manteau, entre voisins, entre parents. L'Europe ne les a réautorisés qu'en 2003. Aujourd'hui, quelques vignerons cévenols les cultivent à nouveau ouvertement, comme un symbole d'identité retrouvée.

Chapitre VIII

Le XXe siècle — silences

Guerres, fermetures, désertification douce

Le XXe siècle est moins romanesque pour nos vallées, mais porteur de transformations profondes. Les deux guerres mondiales saignent les villages. Le monument aux morts de Bordezac, comme tous ceux du canton, porte un nombre disproportionné de noms pour une population déjà fragilisée par l'exode.

Dans l'entre-deux-guerres, les mines tournent encore — même si le bassin commence son déclin. Les hauts-fourneaux de Bessèges ferment en 1914. La Société des Tubes de Bessèges (STB) se spécialise dans la production de tubes en acier et tiendra jusqu'en 1987 ; son monumental bâtiment en brique rouge domine encore la ville.

La Seconde Guerre mondiale marque durablement les Cévennes, terre de Résistance par tradition. La région abrite des maquis, cache des juifs pourchassés, accueille des réfugiés espagnols puis, plus tard, yougoslaves. Le protestantisme cévenol, hérité des Camisards, fournit une culture de désobéissance civile qui se transforme naturellement en résistance au fascisme.

Portes — le village sacrifié

Une histoire particulièrement bouleversante est celle du village de Portes, à une vingtaine de kilomètres en amont. Jusqu'au début du XXe siècle, le vieux village médiéval vivait au pied du château, blotti contre ses murailles, comme depuis mille ans. Environ mille habitants, mineurs et paysans.

Pendant la Première Guerre mondiale, l'exploitation intensive du charbon sous le village — à cause de la demande exceptionnelle de guerre — creuse le sous-sol comme une termitière. Dès les années 1920, les premières fissures apparaissent dans les maisons. Le sol s'affaisse. Les habitants comprennent avec horreur que tout le village est en train de s'enfoncer lentement dans les galeries abandonnées.

1929–1933

L'évacuation de Portes

Les dégradations deviennent irréversibles. Le Consortium minier décide l'évacuation complète. En 1929, les habitants sont priés de quitter leur village. En 1933, les maisons sont systématiquement rasées. Les pierres de l'ancienne église servent à en reconstruire une autre, un peu plus bas.

Un village de mille ans, contemporain de son château, raye de la carte en l'espace de quatre ans. Les habitants sont relogés dans des constructions « de type ouvrier » quelques centaines de mètres plus loin. Le château lui-même, menacé d'effondrement, doit attendre 1960 pour être stabilisé par comblement des galeries.

Aujourd'hui, quand on passe au col des Portes sur la D906, on voit le « Vaisseau des Cévennes » se dresser seul sur son éperon. Peu savent que le village d'origine est enterré sous le parking.

La fin du charbon cévenol

Après-guerre, les mines du bassin ferment une à une. Le charbon perd face au pétrole, puis au gaz, puis au nucléaire. En 1946, les Houillères du Bassin des Cévennes sont nationalisées. L'apogée de production est atteinte en 1958 : 3,3 millions de tonnes, 20 000 ouvriers.

Puis, inexorablement, ça descend. 1er mai 1964 : la dernière galerie de Bessèges ferme. Fin d'une épopée industrielle de 150 ans. Le puits Saint-Florent à Molières ferme en 1974. Le dernier puits du bassin, les Oules, en 1985. Le 12 janvier 2001 marque l'arrêt définitif de tous les puits de mine des Cévennes.

Une génération entière doit se reconvertir ou partir. Des familles qui avaient travaillé la mine pendant quatre ou cinq générations se retrouvent sans métier. Les cités minières se dépeuplent, les jardins ouvriers deviennent des friches. La silicose, elle, continue de tuer pendant des décennies.

Et pourtant — ce sont les mots de la mairie de Molières aujourd'hui — « de par la dureté du travail, le prix payé par certaines familles, les mots solidarité, fraternité et entraide retrouvent tout leur sens dans notre culture cévenole ». L'identité forgée dans la mine survit à la fermeture.

Chapitre IX

La renaissance lente

1970 à aujourd'hui — Les Cévennes réinventées

À partir des années 1970-1980, un mouvement inverse s'amorce. Les Cévennes, jusque-là vidées par l'exode, attirent une nouvelle population.

D'abord des néo-ruraux post-soixante-huitards, cherchant une vie alternative loin des villes, souvent attirés par des terres bon marché et l'image idyllique du paysage. Ils rachètent des mas pour quelques francs, tentent parfois des expériences communautaires, plantent des potagers, élèvent des chèvres. Certains restent, deviennent agriculteurs, fondent des familles. D'autres repartent.

Puis, progressivement, des cadres, fonctionnaires, professions libérales — souvent ayant des racines familiales dans la région — rachètent d'anciens mas pour en faire des résidences secondaires ou principales. Arrivent aussi des Hollandais, Allemands, Belges, Anglais, en quête de calme, de beauté et de prix encore raisonnables.

La commune se transforme sans bruit. Des ruines sont restaurées, des châtaigneraies réhabilitées, des gîtes créés. La population se stabilise autour de 300-400 habitants, socialement plus diverse qu'avant : natifs, néo-ruraux installés à l'année, résidents secondaires, étrangers en reconversion. En 2018, Bordezac obtient le statut de l'une des sept communes du Gard bénéficiant de l'AOC « Châtaignes d'Ardèche ».

Patrimoine

Les châteaux sauvés par les bénévoles

Les châteaux de Montalet, Portes et Aujac ont tous frôlé l'effondrement au XXe siècle. Leur sauvegarde est le fait de bénévoles.

À Montalet, l'Association pour la Sauvegarde du Château travaille depuis 1985 grâce à des équipes de tailleurs de pierre, de maçons bénévoles, de jeunes venus du monde entier via l'Union Rempart. Chaque premier samedi du mois, 20 à 25 personnes se retrouvent sur le chantier.

À Portes, c'est l'association « Renaissance du Château de Portes » qui, depuis 1972, a redonné vie au Vaisseau des Cévennes. Classé monument historique en 1984, nommé Ambassadeur du Parc national des Cévennes en 2011.

À Aujac, la Fondation du Patrimoine a sauvé la tour ronde effondrée lors de l'hiver 2019-2020.

Sans ces bénévoles, ces monuments seraient des ruines aujourd'hui. Merci à eux.

Chapitre X

Le paysage, livre ouvert

Apprendre à lire les forêts au-dessus de la maison

Aujourd'hui, pour qui sait lire, le paysage de Bordezac raconte toute cette histoire. Chaque pierre posée par l'homme, chaque ruine, chaque terrasse est une trace. Marcher dans nos forêts, c'est marcher sur six mille ans de travail humain.

La forêt dense d'aujourd'hui est une forêt jeune, reconquérante, qui a recouvert un territoire intensément habité par nos ancêtres proches et lointains. Quand on regarde les photos aériennes du XIXe siècle, on voit nos collines presque chauves, sculptées en terrasses jusqu'aux crêtes, parcourues de troupeaux. Aujourd'hui, les châtaigniers et les pins maritimes — plantés à la fin du XIXe pour étayer les galeries de mines — ont tout recouvert.

Ce que l'on trouve sous la mousse

Dans les bois au-dessus de la maison familiale, tu croises sans doute régulièrement :

Les terrasses en pierre sèche, les bancels ou faïsses, construites sur quatre siècles sans mortier, à la main. Elles ont servi à cultiver châtaigniers, mûriers, vignes, céréales, potagers. Elles portent la trace du travail titanesque de nos ancêtres.

Les clèdes (ou sécadous) — petits bâtiments carrés en pierre, 3-4 m de côté, deux niveaux, avec un grill de bois au milieu. On y séchait les châtaignes pendant 15-20 jours sur un feu de bois doux. Résultat : des châtaignons qui se gardaient dix ans, de la farine de châtaigne qui nourrissait les familles.

Les magnaneries — bâtiments plus grands, avec beaucoup de fenêtres, souvent accolés à l'habitation principale. On y élevait les vers à soie sur des claies, nourris de feuilles de mûrier. L'industrie de la soie cévenole nous a fait vivre du XVIIe au début du XXe siècle.

Les capitelles — cabanes rondes en pierre sèche, 2-3 m de diamètre, avec toit en encorbellement (fausse coupole). Abris de bergers, dépôts d'outils.

Les fours à pain communautaires — petits édifices ronds ou carrés, avec coupole intérieure. Un four pour plusieurs mas ou un hameau entier.

Les bergeries abandonnées — odeur caractéristique imprégnée dans le sol même cinquante ans après l'abandon. Certaines ont peut-être servi aux assemblées clandestines du Désert pendant la persécution protestante.

Les puits de mine effondrés et les haldes — tas de déblais miniers envahis par la végétation. Témoins de l'âge industriel. Attention, les anciens puits sont dangereux — ne jamais y approcher.

Les vignes redevenues sauvages, les mûriers isolés dans la garrigue — fantômes de l'économie d'avant 1880.

Le dolmen et le menhir — traces du Néolithique, de ceux qui t'ont précédé de cinq mille ans.

Outil

Voir son territoire dans le temps

Le site remonterletemps.ign.fr permet de superposer la carte IGN actuelle avec la carte d'état-major du XIXe et la carte de Cassini du XVIIIe. Tu peux ainsi voir quels bâtiments existaient en 1770, en 1850, en 1950 sur ta commune.

Une ruine que tu connais qui figure déjà sur Cassini = bâtiment d'au moins 250 ans. Un chemin de randonnée qui suit un tracé de Cassini = voie millénaire. La superposition est magique pour qui veut vraiment lire le paysage.

Repères

La frise

Six mille ans d'histoire en quelques bornes

– 4000 à – 2500
Le dolmen et le menhir du Mas Sauvezon sont érigés Premiers habitants agriculteurs du territoire
XIe–XIIe s.
Construction des châteaux d'Aujac, Portes, Montalet Verrouillage des voies de passage cévenoles
1052
Début de la construction du château de Portes par la maison d'Anduze
1685
Révocation de l'Édit de Nantes par Louis XIV Le protestantisme cévenol devient illégal
24 juillet 1702
Assassinat de l'abbé du Chayla au Pont-de-Montvert Déclenchement de la guerre des Camisards
1703
Grand Brûlement des Cévennes : 466 villages incendiés
1737
Première mention écrite du nom « Bordezac »
17 mai 1738
Concession d'antimoine du Frayssinet
1783
Malbosc — révolte des « masques armés » (Robin des Bois pré-révolutionnaire)
1787
Édit de Tolérance de Louis XVI — fin de la persécution des protestants
1809
Première concession de charbon à Bessèges (Madame de Suffren)
1832
Concession de Lalle (406 ha) — Sarrazin & Dalverny
1836
Paulin Talabot fonde la Compagnie de la Grand-Combe Début du chemin de fer cévenol
14 juin 1841
Création de la commune de Bordezac Détachement d'Aujac et Peyremale
11 octobre 1861
Catastrophe de Lalle — 106 mineurs noyés Source d'inspiration de Germinal d'Émile Zola
1863
Début du phylloxéra en France La vigne commence son effondrement
1864
Lalle est rattachée administrativement à Bessèges
1868
Bessèges chef-lieu de canton
1882
Création de la commune de Molières-sur-Cèze (décret Jules Grévy)
1890
Apogée de Bessèges : 11 000 habitants Troisième ville du Gard après Nîmes et Alès
1914–1918
Première Guerre mondiale — monument aux morts de Bordezac
1929–1933
Évacuation et destruction du vieux village de Portes
1934
Interdiction des cépages hybrides américains Résistance clandestine des vignerons cévenols pendant 80 ans
1940–1944
Les Cévennes, terre de Résistance au fascisme
1er mai 1964
Fermeture des mines de Bessèges
1972
Création de l'association « Renaissance du Château de Portes »
1985
Début des chantiers bénévoles de restauration du château de Montalet
12 janvier 2001
Arrêt définitif de tous les puits de mine des Cévennes Fin de deux siècles d'épopée minière
2003
Réautorisation européenne des cépages hybrides
2018
Bordezac obtient l'AOC Châtaignes d'Ardèche

Vivre à Bordezac, y avoir ses racines,
c'est hériter de cette histoire multicouche.

C'est marcher sur des sentiers foulés par des bergers néolithiques, des voyageurs médiévaux, des huguenots clandestins, des mineurs du Second Empire, des paysans ruinés par un puceron microscopique.

C'est faire partie d'une lignée cévenole dont la signature culturelle — indépendance farouche, méfiance envers les pouvoirs centralisés, valeur du silence et du travail, résilience face aux catastrophes, solidarité familiale discrète — s'est forgée à travers tous ces épisodes. Les Cévenols n'ont pas été façonnés uniquement par leur géographie. Ils ont été façonnés par l'histoire qu'ils ont traversée.

Un enfant de Bordezac qui connaît ses forêts par cœur, qui a joué dans les ruines sans savoir qu'elles racontaient Zola, qui a bu le vin familial sans savoir qu'il descend peut-être d'une lignée de résistants aux cépages interdits — possède un patrimoine que l'argent ne peut pas acheter.

Bordezac n'est pas un petit village où il ne se passe rien.

C'est un palimpseste de six millénaires,
sur neuf kilomètres carrés, au bord de la Cèze.

Pour la famille Vigne · Des menhirs au mas Nicolas